La forêt française

Forêt mixte feuillus et résineux (source © AVTG / Istock.com)

La forêt française recouvre 16,5 millions d’hectares, soit 30 % de la surface
du territoire, dont les 3/4 appartiennent à 3 millions de propriétaires privés. Le volume sur pied de la forêt française est de 2,6 milliards de m3, le troisième stock à l’échelle européenne. Elle est composée à 72% de feuillus et 28% de résineux. Cette forêt est jeune, 50% à moins de 60 ans, et peu diversifiée, 80% ne comporte que 1 à 2 essences seulement ! Seulement 0,2% est considéré comme dans un « état naturel ». Chaque année 61 millions de m3 de bois sont récoltés, dont 36 millions sont commercialisés sous forme de :

  • bois d’œuvre (51,7 %) : bois de qualité et de diamètre suffisant pour un usage
    en bois massifs ou en placages et qui sont destinés à être sciés, tranchés
    ou déroulés,
  • bois d’industrie (29,1 %) : bois inaptes au sciage, tranchage, déroulage et
    destinés à des emplois industriels, soit en bois ronds de faible
    diamètre (poteaux) soit en trituration (panneaux et pâtes à papier).
  • bois énergie (19,3 %) : bois destiné à servir de combustible sous toutes ses
    formes (bûches, sciure, plaquettes, pellets ou granulés).La production de bois énergie est encouragée comme substitut aux produits pétroliers. Qualifiée de « décarbonée », car renouvelable, il s’agit en fait d’une illusion si elle n’est pas raisonnée. La combustion du bois est quasi immédiate, alors que son renouvèlement est très long à l’échelle de l’évolution climatique en cours. Il en est de même pour les usages éphémères du bois comme la pâte à papier ou les palettes qui doivent être réservés aux sous-produits de l’exploitation forestière (houppiers, bois d’éclaircie, copeaux, sciures…)A contrario, les usages du bois pour la menuiserie ou la construction constituent un stockage à long terme du CO2, favorable à l’environnement.

Composition de la forêt française (Les chiffres clés de la forêt privée française 2015)

 

Afin d’en savoir plus nous avons mené notre propre enquête sur les menaces actuelles qui pèsent sur la forêt, sur ses atouts et ses différents modes d’exploitation.

La forêt menacée

Les menaces naturelles qui pèsent aujourd’hui sur les forêts d’Europe, notamment en France, sont sérieuses. Elles relèvent principalement de deux causes : les invasions parasitaires et les changements climatiques.

1 – Parasites et espèces invasives

En raison des échanges commerciaux croissants entre les continents, la circulation d’espèces dangereuses pour la forêt est de plus en plus inquiétante. Que l’on en juge :

  • Le Buis : est défolié depuis quelques années par la Pyrale du buis (Cydalima perspectalis) venue d’Asie en profitant du réchauffement climatique.
  • L’Olivier : gravement atteint par la bactérie Xylella fastidiosa qui remonte d’Italie depuis 2015. Cette bactérie est véhiculée par une Cicadelle et peut affecter de nombreuses autres espèces forestières.
  • Le Frêne : la Chalarose (Chalara fraxinea), champignon très agressif venue d’Asie introduit en France 2008. Elle décime les Frênes suite à son arrivée depuis la Pologne dans des palettes de bois infectées .
  • Le Châtaignier : attaqué par deux champignons : le Chancre (Cryphonectria parasitica) introduit en 1956 des Etats-Unis, et l’Encre (Phytophtora ssp) depuis les années 2000, et par un insecte, le Cynips du châtaignier  (Dryocosmus kuriphilus) découvert en 2007. Il a pratiquement disparu des États-Unis sous les coups de boutoir de ces fléaux.
  • Les Chênes : menacés par le flétrissement américain du chêne (Bretziella fagacearum). Le risque est grand de voir ce champignon introduit en France car l’Europe importe quantité de chênes américains pour la menuiserie, la tonnellerie…
  • Le Pin maritime : le Nématode du pin (Bursaphelenchus xylophilus) introduit au Portugal en 1999 menace la forêt landaise.
  • Le Douglas : la Cédidomyie du Douglas (Contarinia pseudotsugae) est un insecte introduit en 2015 en provenance d’Amérique du Nord. Encore peu impactant, ce parasite pourrait bénéficier des plantations monospécifiques de Douglas favorables à son expansion. A terme, il pourrait causer des dégâts considérables s’il venait à se développer en Europe.

Scolyte typographe. D’abord apparu dans l’Est de la France, le coléoptère s’attaque aux forêts de résineux. il est favorisé par le réchauffement climatique (17 avr. 2019. Théo. Science forestière)

Ces passagers clandestins de la mondialisation sont presque tous d’introduction récente et menacent un nombre important de nos essences forestières.

2 – Changements climatiques

L’évolution du climat fait peser des menaces sur la forêt à plusieurs titres :

  1. Les hivers doux, avec de faibles périodes de gel, favorisent la multiplication des parasites : nombre plus grand de générations (cas de la Pyrale du Buis), meilleure survie des insectes adultes en morte saison.
  2. Les été secs affaiblissent les arbres et favorisent leur attaque par les parasites : c’est la cause principale du dépérissement massif des Épicéas et des Sapins pectinés dans l’est de la France.
  3. Les tempêtes, de plus en plus violentes, causent de lourds dégâts aux plantations fragiles, comme en décembre 1999 : sols trop meubles ou superficiels, mauvais enracinement des plantations, effet dominos dans les plantations monospécifiques.
  4. L’élévation globale des températures : les arbres ne sont pas adaptés à cette évolution qui repousse vers le nord (environ 8 à 10 km/an) on en altitude les zones de viabilité des espèces. Certaines, comme le hêtre sont menacées de disparition à terme des plaines et des collines de France.
  5. les incendies : jadis cantonnés dans la région méditerranéenne, ils menacent aujourd’hui durant l’été, pratiquement tout le territoire national, comme ce fut le cas dans l’Indre en 2019. Ces incendies sont favorisés par les grandes plantations de résineux promptes à propager les flammes.

Dépérissement du à la sécheresse dans l’est de la France (Frédérick FLORIN / AFP)

Ces facteurs ne sont pas indépendants, ils interagissent en s’amplifiant les uns les autres fragilisant d’autant plus le milieu forestier. Il importe de mettre en place des pratiques de gestion forestière qui en atténuent et en limitent les conséquences sous peine de voir nos forêts dépérir.

La forêt indispensable

Parlons maintenant des multiples richesses que nous devons à la forêt.

  1. Production d’eau potable : la forêt est un élément essentiel dans le circuit de l’eau. Elle ralentit son flux et permet son infiltration dans le sol tout en l’épurant de ses composants chimiques. Les 9 millions d’habitants de New-York consomment une eau de grande pureté grâce au 5 000 km2 de forêt protégées près de la ville. Vauxrenard pourrait en dire autant si le Syndicat intercommunal des eaux du Haut Beaujolais et la Lyonnaise des Eaux ne nous obligeaient pas à boire l’eau de la plaine de la Saône !
  2. Régulation hydrique et thermique : lors des fortes pluies, la forêt constitue une super éponge qui ralentit l’écoulement des eaux en aval et limite les inondations. En évaporant une partie de l’eau quelle reçoit, elle rafraichit et humidifie l’atmosphère.
  3. Stabilisation des terrains : la forêt est le meilleur aménagement pour lutter contre l’érosion du sol, les glissements de terrain et les coulées de boues en zone montagneuse.
  4. Dépollution de l’air : les arbres grâce à leur très grande surface foliaire collectent les poussières et aérosols qui circulent dans l’atmosphère. Une étude récente a montré qu’un hectare de forêt piège plusieurs tonnes de particules fines par an.
  5. Puits de carbone : la forêt constitue le seul puits de carbone que nous ayons à notre disposition. Elle stocke plus de 10 % des émissions de carbone au niveau de l’Europe et 25% à 33% à l’échelle mondiale (53 millions de tonnes de CO2 par an en France). Elle compense ainsi pour moitié les émissions de CO2 liées à l’agriculture.
  6. Biodiversité : le milieu forestier, pour autant qu’il soit diversifié est un réservoir important de biodiversité : grands et petits mammifères, oiseaux, chauves-souris, insectes, batraciens…
  7. Espace de loisir : la forêt est le milieu le plus prisé pour les loisirs. Répartie sur l’ensemble du territoire, elle peut accueillir un nombre considérable de personnes pour une multitude d’activités : détente, randonnée, chasse, cueillette, ornithologie…
  8. Production de bois : source principale d’énergie depuis l’antiquité, le bois est aujourd’hui une source de matières de plus en plus prisée pour l’industrie (papier, cellulose, lignine…), la construction (charpente…) et le chauffage (buches, granulés).

Le bois, indispensable source d’énergie, ne doit pas entraîner la destruction de la forêt mais à son enrichissement par des éclaircies ciblées

L’ensemble de ces services forme un tout « écosystémique« . Certains en ont calculé la valeur. C’est ce qui a été fait dans le cadre des travaux du Millenium Ecosystem Assessment des Nations-Unies en 2000, et plus récemment, en 2009, dans une étude du Centre d’analyse stratégique en France. Cette production de valeur est estimée à environ 1.000 €/ha et par an.

Entendons par là, que c’est la dépense qu’il faudrait envisager pour rendre les mêmes services s’il fallait se passer de la forêt. Pour une commune comme Vauxrenard qui totalise aujourd’hui un peu plus de 1 000 ha de forêt, cela représenterait 1 million d’euros par an. Somme considérable, bien supérieure à la valeur marchande de son bois.

Ceci nous amène à conclure que la forêt n’est pas seulement un bien privé, soumis au seul bon vouloir de ses propriétaires, mais également un bien commun indispensable à la société et dont la production de valeur est très supérieure à la seule valeur marchande de son bois.

C’est à cette aune qu’il est nécessaire d’évaluer les modes d’exploitation forestière dont nous allons parler maintenant.

La forêt exploitée

L’exploitation de la forêt oscille entre deux pôles : d’un coté une exploitation industrielle avec seulement une visée économique de court ou moyen terme, et de l’autre une gestion prenant en compte l’ensemble des facteurs permettant d’assurer les fonctionnalités et la durabilité des milieux.

Cette dualité que l’on retrouve dans le milieu agricole avec une opposition entre « agriculture conventionnelle et agroécologie » se traduit dans le milieu forestier par l’opposition entre « monoculture industrielle et sylviculture diversifiée« . Examinons ces deux modèles, sachant qu’il existe, bien entendu, des solutions intermédiaires…

1 – la foresterie industrielle

La foresterie industrielle dispose de gros moyens financiers (investisseurs institutionnels comme la Caisse des dépôts, des banques, des assurances, des fonds de pension). Elle est promue par de nombreux propriétaires forestiers pour qui la forêt est un capital foncier qui doit assurer une bonne rentabilité. Elle est soutenue par des entreprises forestières et des coopératives qui ont investi lourdement dans des abatteuses ou des débardeuses de grande capacité et qui recherchent un retour sur investissement en maximisant leur utilisation. Elle est accompagnée par la création de scieries industrielles pour le traitement de bois standardisés de moyenne dimension (alors que les plus gros arbres sont exportés en Chine !). Elle est aussi encouragée par l’État qui incite actuellement à accroître fortement la production de bois pour l’énergie et l’industrie. Elle est favorable à l’enrésinement massif monospécifique suivi de coupes rases et à l’utilisation d’engrais et de produits phytosanitaires pour accélérer la croissance des arbres qui épuisent les sols.

La coupe rase, une pratique de plus en plus controversée, encouragée par des coopératives qui y trouvent l’intérêt de vendre ensuite des travaux de plantation.

2 – la foresterie raisonnée

Une autre forme de sylviculture est possible. Elle est promue par des associations comme Pro Sylva, l’Association Forêt Irrégulière (AFI), Canopée-Forêts vivantes ou le Réseau des Alternatives Forestières (RAF). Elle vise à prendre en compte, en plus de la rentabilité économique nécessaire à son équilibre financier, le maintient et le développement de tous les autres services écosystémiques rendus par la forêt. Ce mode de gestion fait la promotion d’une futaie irrégulière et diversifiée orientée vers la production de bois de qualité aux usages multiples. La diversité des essences et des gènes est favorable à l’adaptation aux changements climatiques et résiste mieux aux invasions des pathogènes. En ne prélevant qu’une fraction des arbres (15 à 20%) à chaque exploitation et en maintenant le couvert forestier on optimise la production de bois et le stockage du CO2. La volonté de conserver du bois mort et de sauvegarder les habitats, renforce le rôle de protection de la biodiversité. Enfin, la prise en compte de ces enjeux ne pénalise pas la fonction de production, la plupart des parcelles que l’AFI étudie depuis une trentaine d’années en futaie irrégulière démontre leur performance économique grâce à la production de gros bois de qualité et de bois énergie en sous bois, ainsi que de faibles dépenses d’exploitation liée à la régénération naturelle. Voir à titre d’exemples ces deux courtes vidéos réalisées par le CNPF (Centre National de la Propriété Forestière) :

3 – les coupes rases

Les coupes rases sont au cœur de cette alternative. Ces coupes, dont les conséquences sont dramatiques pour le climat et l’environnement, ne devraient être utilisées que de façon exceptionnelle (chablis créés lors d’une tempête, état sanitaire défavorable, etc).

Dans un article précédent nous avions étudié en détail la production de bois énergie exploité en coupe rase sur la commune de Vauxrenard. Cette étude nous avait permis de mettre en évidence les différents problèmes posés par ce mode d’exploitation très radical de la forêt qui suscite également des critiques croissantes dans les forêts de résineux. C’est notamment le cas dans le massif du Morvan où de nombreuses voix s’élèvent contre ce mode d’exploitation. Un projet de loi a même été récemment déposé à l’assemblée nationale pour en limiter les conséquences.

4 – Ilots de senescence

Il s’agit de parcelles laissées sans aucune intervention afin qu’elles développent tout leur potentiel de biodiversité vers un stade de forêt primaire. Il est important de laisser de telles parcelles en place, quel que soit le mode d’exploitation de la forêt. Elles constituent des réservoirs de biodiversité et facilitent par leurs semence la régénération naturelle des parcelles contiguës.

Les scientifiques admettent que la biodiversité (nombres d’espèces différentes d’insectes, de plantes, de champignons, d’oiseaux…) augmente de 30% par siècle et qu’il faut 500 ans pour qu’une forêt atteigne son équilibre !

La taille de ces îlots doit être de l’ordre de 1 à 3 ha pour qu’ils puissent développer leur potentiel de biodiversité. De 5 à 10% de la forêt en réserve biologique est un objectif souhaitable et facile à atteindre. L’ONF réserve 3% des forêts domaniales en îlots de senescence.

A savoir : à l’initiative du botaniste Francis Hallé, il est envisagé la création d’un vaste espace de dimension européenne et de grande superficie – environ 70 000 hectares – dans laquelle une forêt intacte évoluera de façon autonome, renouvelant et développant sa faune et sa flore sans aucune intervention humaine, et cela sur une période de plusieurs siècles. Cette zone, en cours de localisation, sera transfrontalière, avec une base française.

La forêt demain…

Le danger principal auquel aura à faire face notre civilisation dans les années à venir concerne les changements climatiques. La forêt constitue le principal, sinon le seul, moyen dont nous disposons aujourd’hui pour stocker le CO2 que nous produisons. Réduire la forêt à son seul rôle économique en méprisant toutes les autres fonctionnalités est lourd de conséquences pour les générations futures.

L’État, dans sa volonté actuelle de démantèlement de l’Office National des Forêts (ONF)  qui a en charge de la forêt publique, et la réduction drastique de son soutien au Centre National de la Propriété Forestière (CNPF) en charge de la forêt privée, accentue la « malforestation » de la France au profit d’intérêts économiques qui échappent totalement à la majorité des citoyens qui en subiront malheureusement les conséquences.

Les choses vont-elles changer ?

La forêt, demain, indispensable à notre survie…

Daniel MATHIEU, novembre 2020

Bibliographie

Documents écrits et vidéos

  • CHEVASSUS-AU-LOUIS, B., SALLES, J.-M., PUJOL, J.-L., 2009. Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes. Contribution à la décision publique.
  • D’AMECOURT, A., 2015. Les chiffres clés de la forêt privée française 2015.
  • Castagneyrol, B., 2016. L’homogénéisation des forêts diminue la diversité de leurs services écosystémiques.
  • MARTIN, M.-L., SUSSE, R., TOMASINI, J., PICHERY, C., Bruciamacchie, M., 2020. Les apports de la futaie irrégulière sur les différentes fonctions de la forêt. Forêt Nature 31–47.
  • DROUET, F.-X., n.d. LE TEMPS DES FORÊTS [WWW Document]. KMBO Distribution Production films cinéma édition DVD. URL https://www.kmbofilms.com/le-temps-des-forets (accessed 2.16.19).
  • GADAULT, T., DEMEUDE, H., 2020. Massacre à la tronçonneuse. Climat, parasites, crise budgétaire… Nos forêts en état d’urgence., Cherche Midi. ed.

Sites Internet

Organismes

Des ressources

  • CRPF: Xavier Salembier (Col de Crie, Monsols), Bureau : 04.74.04.74.43 Portable : 06.99.26.12.73 Mail : salembier@cnpf.fr
  • Fibois 69, Interprofession Forêt-Bois du Rhône : Kévin Bazile, (210 Boulevard Vermorel – 69400 Villefranche sur Saône), Bureau : 04 74 67 21 93, Mail : contact@fibois69.org
  • PEFC Rhône-Alpes : Emeric BIGOT (Parc de Crécy, 18 Avenue du Général de Gaulle, 69 771 Saint-Didier-au-Mont). Bureau Tél : 04 72 53 64 84. Mail : rhonealpes@pefcaura.com