La Bachelonière

Qui, aujourd’hui sait où se situe le lieu-dit « La Bachelonnière » ? Peu de monde…. Et pourtant il existe bien ce lieu-dit, à Montgoury, au-dessus du hameau le Puillat où habite la famille Michaud depuis des générations. Une ferme y est installée depuis le XVIème siècle dont il ne reste que quelques pierres et le creux des chemins rayonnant aux alentours. Bien visible sur le cadastre de la commune de Vauxrenard datant de 1823 (section F, parcelle 476), cette ferme n’est plus répertoriée sur le cadastre actuel, et le lieu-dit mentionné nulle part… Il est cependant facile de situer son emplacement sur le nouveau cadastre en faisant se superposer les limites des parcelles anciennes et actuelles. Il se situe actuellement en haut à gauche de la parcelle 187 de la feuille AS du cadastre de Vauxrenard, dans une petite zone embroussaillée. On distingue nettement le chemin qui y venait en diagonal depuis le Puillat. Cette parcelle appartient aujourd’hui à la famille Michaud de Montgoury. Les coordonnées GPS de la maison sont 46.21604 N et 4.62197 E.

Emplacement de la Bachelonnière, avec les trois chênes bordant l’ancien chemin, photographiée par Raymond Depardon le 29 septembre 2014

 Je me suis rendu sur le terrain où l’on ne distingue plus beaucoup de ruines, car les pierres ont été prélevées et les fondations restantes sont envahies par les ronces, les fougères, les sureaux et les orties. Ces plantes marquent généralement l’emplacement d’une ancienne demeure en indiquant la présence de chaux et d’azote organique. Des blocs de granite balisent l’ancien chemin d’accès bordé par un vieux cerisier et par trois chênes de belle taille, bien alignés.

J’ai recherché son propriétaire dans la matrice cadastrale établie en 1823. Elle appartenait à un dénommé Jean-Baptiste Depardon, dit « Bachelon ». Cet état de propriété confirme les dires de Lucien Michaud selon lesquels cette ferme constituait jadis l’ancrage territorial de la famille Depardon, plus exactement de la branche dite « Bachelon » de cette famille très nombreuse qui habitait Vauxrenard de longue date et représentait près du tiers de la population de la paroisse il y a trois ou quatre siècles.

En effet, le patronyme Depardon est présent en grand nombre dans les registres paroissiaux de Vauxrenard et on peut noter en moyenne le baptême d’un « petit Depardon » chaque mois pendant tout le XVIIème siècle ! Afin d’éviter la confusion entre les membres de cette vaste famille dont les prénoms sont très peu diversifiés (Benoît, Claude, Jean, Étienne, Humbert…) chaque branche est affublée d’un sobriquet permettant de dénommer les descendants d’un même ancêtre. Ainsi trouve-t-on les Depardon dit « Cotty », « Couturier », « Guillot », « Comby », « Tomy » et « Bachelon ». La branche « Bachelon » est la seule qui ait perdurée au XXème siècle à Vauxrenard, avec notamment la lignée des familles Depardon qui furent métayer (vignerons) au Château du Thil du début du XVIIème siècle à la fin du XXème. Le dernier de la famille à travailler les vignes du château du Thil fut Jean Depardon, dit « Jean Bachelon », né 1914 et décédé en 1996.

Il est, en règle générale, difficile de définir quelle est l’origine étymologique du sobriquet qui accompagne un nom de famille. Certains cas sont cependant évidents comme celui de « Couturier » affecté à Benoît Depardon et à ses descendants à partir de 1669 qui correspond au métier exercé par son père, Humbert Depardon (1635-1709) déclaré « tailleur d’habits » au hameau de Vareille sur la commune de Vauxrenard.

Concernant le sobriquet « Bachelon », il est bien évidemment à rapprocher de la ferme de la Bachelonnière dans le quartier de Montgoury. Le surnom de « Bachelon » est en effet affecté à l’une des branches des Depardon habitant cette ferme depuis 1606 (fin du règne du roi Henry IV). Les registres paroissiaux mentionnent un certain Étienne Depardon, né vers 1588, et décédé le 12 avril 1654 dont les enfants, 14 au total issus de deux mariages, habitaient déjà Montgoury à cette époque. Parmi ses fils, trois d’entre eux ont fondé les branches : « Bachelon » (Denis 1606-1654), « Cotty » (Claude 1610-1674) et « Tomy » (Jean 1611-1678). Il semble donc que le terme de « Bachelon » soit apparu au début du XVIIème siècle pour différencier les descendants de cette nombreuse famille. Il est vraisemblable également que la branche restée sur Montgoury soit à l’origine du nom de La Bachelonnière donné à la ferme qu’ils occupaient à cette époque et jusqu’à la fin du XIXème siècle.

Parmi les descendants de cette branche nous comptons Raymond Depardon[1], célèbre photographe, réalisateur, cinéaste et journaliste, fondateur de l’agence photographique Gamma, né en 1942 à la ferme des Garets, près d’Arnas dans le Rhône. Dans son ouvrage « La ferme des Garets » [2], Raymond Depardon mentionne ses origines en ces termes : «Un jour de 1870, avant la guerre, un jeune cocher et une jeune cuisinière, passant route de Beauregard, voient un terrain à vendre sur la commune d’Arnas, dans le Rhône. Philibert Depardon vient du château du Thyl, à Vauxrenard, d’une famille de métayers… ». Philibert (1832-1899) est l’arrière grand père de Raymond. La ferme des Garets située près de Villefranche-sur-Saône est aujourd’hui encore occupée par son frère Jean.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le rapprochement entre Bachelon et Bachelonnière ne m’est apparu que récemment suite à la rencontre de Jean Depardon (de la ferme des Garets) à la recherche de la maison de ses ancêtres à Montgoury. L’information lui en avait été fournie par Jacques Humbert de Pontcharra, dans le Rhône, lui aussi descendant des Depardon dit Bachelon (Philibert Depardon 1721-1781) et qui avait patiemment construit l’arbre généalogique de sa famille (dont je me suis inspiré pour réaliser cet article). Plus précisément c’est Lucien Michaud de Montgoury qui avait fourni cette information à Jacques Humbert lors d’une rencontre qui eut lieu en 1999 et dont je vous laisse le plaisir de lire le compte rendu rédigée par Jacques Humbert en 2005…

Raymond Depardon photographiant le lieu d’habitation de ses ancêtres

Voyage à Vauxrenard de Jacques Humbert

En ce lundi de fin février et d’hiver sans fin, j’ai rendez-vous avec Lucien MICHAUD, dans son hameau du bout du monde à la lisière des forêts du Haut Beaujolais. Le petit octogénaire de Montgoury, la mémoire de Vauxrenard, doit me parler des vieilles familles de ce village. Nous allons consulter ses précieuses photos du 19ème siècle qui témoignent d’une partie des liaisons familiales entre les SAVOYE (ma branche maternelle) et les MICHAUD. Quel bonheur de découvrir des visages d’ancêtres que j’ai, il y a déjà quelque temps, placés avec difficulté sur mon arbre généalogique et ses collatéralités.

Dans la discussion nous abordons aussi les pérégrinations de la famille DEPARDON, une autre branche maternelle. Histoire extraordinaire que ces DEPARDON dont on retrouvait le patronyme dans près de la moitié de la population de Vauxrenard au 16ème siècle. Lucien MICHAUD m’avoue, presque en secret, qu’une ruine située dans les hauts de ses pâtures leur appartenait. Son père appelait cette bâtisse devenue tas de pierres « la Bachelonnière ». À cette évocation mon sang ne fait qu’un tour – BACHELON était le sobriquet des DEPARDON de la branche Denis DEPARDON qui mène à la famille SAVOYE. C’est d’ailleurs grâce à ce diminutif que j’ai pu retracer leur histoire. L’arbre généalogique des DEPARDON à Vauxrenard représente pour moi un travail gigantesque de près de 6 mois. Retrouver cette filiation parmi les nombreuses lignées de DEPARDON est un petit exploit, à commencer par déchiffrer les actes des archives départementales, pratiquement illisibles, puis finir le soir très tard à caser sur mes formats A2 les pièces de ce gigantesque puzzle.

Trop intéressé par cette révélation, je décide sans difficultés, le père MICHAUD à me faire découvrir ces vestiges qui pourraient bien devenir lieu de mémoire. Après quelques minutes de voiture sur une route boueuse nous arrivons dans la forêt des « Aiguillettes ». Le site est en pleine déforestation. Lucien MICHAUD veut profiter de ce déplacement pour contacter les exploitants afin qu’ils ne détruisent pas la canalisation en eau de source qui alimente le hameau. Il m’invite à le suivre et nous découvrons bientôt deux bûcherons que je qualifierais « des temps modernes » perchés sur une machine infernale qui coupe, ébrande et débite en longueurs égales les fameux Douglas, la grande spécialité de conifères de la région. Notre intervention décide le machiniste à couper le moteur, vacarme oblige. Il n’imaginait pas l’irruption de ces deux autochtones en ce lieu désert et par un temps pareil. Très bougon, il nous interpelle abruptement « c’est fou ici, c’est pire que la Sibérie ! ». Il est vrai que la solitude, l’éloignement, les rafales de neige qui se succèdent sont des réalités qui nous éloignent des images d’Épinal vantant les douceurs de ce Haut Beaujolais. Mais venant de « durs à cuire » comme peuvent être ces nouveaux forçats de la forêt, je reconnais avoir été impressionné par cette entrée en matière.

Lucien MICHAUD m’entraîne plus bas, non sans difficultés, à travers broussailles et surprises en tout genre. Puis nous découvrons enfin ce que j’attendais avec impatience. Un monticule de grosses pierres ayant tendance à s’éparpiller tous azimuts apparaît. C’est donc ça la « Bachelonnière » ? Faut pas croire, me fait remarquer Lucien, je me souviens quand mon père a extrait la grosse faîtière pour réparer sa grange. Depuis il a dû se passer effectivement pas mal d’événements. Décidément, quand l’homme lâche prise la nature a tôt fait de dissoudre son œuvre. Je suis là, un peu rêveur à contempler ces maigres vestiges et quand le père MICHAUD m’explique que telle roche devait appartenir aux bornes de protection du portail d’entrée ou qu’une autre devait faire l’angle de l’écurie je ne peux éviter de m’évader dans le passé. J’imagine cette famille venue se perdre ici à la lisière du monde des vivants et à l’extrême limite de la misère d’antan. Je me vois écarquiller les yeux sur les actes paroissiaux très obscurs de Vauxrenard, deviner l’âge de Denis DEPARDON (vraisemblablement né en 1606) et le premier à venir au monde ici. Était bien noté le lieu de naissance, « Montgori » ce hameau de Montgoury aujourd’hui bien lové trois cents mètres plus bas à l’abri des vents. Mais pas question de Bachelonnière et je comprends mieux pourquoi personne de ce lieu-dit n’a pu me donner un renseignement décisif sur les DEPARDON. J’imagine cette vie si dure, la naissance des nombreux enfants que l’on devait baptiser le lendemain de la naissance. Comment faisaient-ils pour acheminer ces petits êtres, à pied vraisemblablement, à travers les congères, se protéger de la bise et subir l’église glaciale du bourg. Pas étonnant de découvrir à la page suivante un acte de décès de ces malheureux enfants.

Je me revois aussi fouiller dans les archives notariales découvrir un acte de fermage de Jean DEPARDON, fils de Denis, le premier à quitter les lieux. Cet acte passé avec le régisseur du comte de CHEVRIERS, seigneur du lieu et du péage de Mâcon. Propriétaire de château du Thil, il possédait la moitié du pays. Son régisseur n’était pas de trop pour négocier tous ces contrats à mi-fruit avec les pauvres laboureurs qui le faisaient vivre grassement. Chaque année, à la « Saint-André d’hiver », ils devaient payer leur dû (la moitié de la récolte) avec trois chapons. C’était la coutume et la règle.

Ces méditations « ancestrales », aussi dérisoires qu’elles puissent paraître, sont en quelque sorte l’essence de mes préoccupations actuelles. Dans ma tête, tout ce petit monde se remet en route dès que je m’octroie quelques instants d’évasion. J’imagine tous ces gens se débattre, lutter contre les difficultés extrêmes, la famine et l’impression d’impuissance devant la monstruosité des taches à effectuer chaque jour. Accepter la mort aussi, qui pouvait faucher toute en famille en quelques semaines, arracher les parents avant les derniers enfants vivants, les laissant dans une situation tragique. En 1694 et surtout 1709, on relève plus de 40 % de décès entre février et juin. On n’a jamais su si cette vague mortelle était due à la peste ou à la famine les gens étaient réduits à manger des racines ce qui provoquait des ravages intestinaux, les récoltes n’avaient pu se faire deux années successives ! Le pain était fabriqué avec des feuilles de fougères[3] !

Précédé de mon précieux guide je quitte la Bachelonnière. Nous reprenons un semblant de sentier obstrué d’herbes folles, de ronces et vaguement bordé de murs écroulés. Tête basse, sans rien dire, nous cheminons avec vraisemblablement la même pensée en tête. Ce parcours était celui des « Bachelon », qu’ils empruntaient pour aller retourner la terre des terrains avoisinants mais aussi pour emmener un membre de la famille à sa dernière demeure, en l’occurrence le cimetière de Vauxrenard situé à cette époque autour de l’église.

Il est l’heure de saluer Lucien MICHAUD. Je ressens un léger pincement au cœur, comme si cette journée mémorable ne devait pas avoir de suite. Effectivement, moins d’une année après, la mauvaise nouvelle me parviendra. Le roc, presque indestructible, allait doucement s’affaisser devant son antique portail, là où je le vois m’adresser un ultime signe d’amitié[4].

Je reprends ma route, mais pas celle du retour le plus court. J’ai trop d’émotion non évacuée. Je veux profiter de la nuit tombante pour aller contempler encore une fois ce village si cher en mon for intérieur. Je veux traverser cette forêt qui sépare Montgoury du Bourg, parmi les ombres oppressantes, entre chien et loup comme on disait autrefois, expression ô combien évocatrice. À la sortie des bois, là où la vigne reprend ses droits, je me retrouve au carrefour des routes de Chiroubles, Fleurie et Vauxrenard. J’ai un instant d’hésitation. Vais-je faire un crochet par le village comme je venais saluer mes anciens grands-parents ou tout simplement filer sur Villefranche retrouver ce monde du vingtième siècle ? Non, finalement j’ai une autre idée. J’arrête ma voiture, je descends et appuyé contre la portière je m’emplis les poumons de cette odeur de neige gelée. D’où je suis dans la pénombre grandissante je contemple cette immensité blanche. L’atmosphère est étrange, à la fois pesante et enivrante. Pas un bruit, juste une ou deux lumières trouent ce tapis blanc. Le village de Vauxrenard se dessine sur la gauche, masse grisâtre sans repère, sans éclairage public. L’instant est magique. Par quel mystère cette contrée de fin de millénaire m’apparaît-elle soudain comme devait être celle de mes ancêtres du 17ème siècle. C’était le moment des derniers petits travaux d’une soirée d’hiver, des travaux effectués à l’aveuglette pour économiser la réserve de la lampe à huile. Tout se faisait en silence, chacun à sa tâche. La mère de famille rechargeait la cheminée pour faire cuire dans un chaudron noirci la soupe aux fèves accompagnée de quelques morceaux de lard rance.

Finalement ce qui manque à ce tableau surréaliste ce sont ces fumées bleutées s’élevant au-dessus de ces fermes isolées au fond des vallons, ces odeurs de bois brûlé qui nous ont tant marqués pendant notre enfance. Ce moment d’émotion intense va, je crois, s’imprimer à jamais dans mon subconscient. En quelques minutes, sur ce bout de terre, je vais emmagasiner le ressenti de plusieurs années de recherches, cette course à la vérité qui n’a pas ménagé ma résistance affective. J’appréhende dans ce décor lunaire la fragilité de la vie, la souffrance endurée par ces générations de laboureurs qui ont dû affronter régulièrement la famine, les épidémies et la tyrannie du roitelet du lieu.

Face à cette terre enneigée, ma réflexion alimentée par mes tourments désormais permanents depuis que j’ai pénétré ce passé précieux, est devenue obsédante. Comment la vie a-t-elle pu se perpétrer au travers de tant d’adversité ? Et pourtant je suis bien là avec mes égaux qui n’imaginent pas un seul instant que mille dangers auraient pu leur interdire l’accès à une vie devenue acceptable et porteuse d’espoir.

Jacques Humbert, mars 1999

Jacques Humbert est décédé à Poncharra le 7 décembre 2014.

[1] Voir la biographie de Raymond Depardon : https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Depardon

[2] « La ferme des Garets », Raymond Depardon, 1995, éditions du Carré.

[3] La vague de décès enregistrée en 1709 est due en partie à un hiver d’une rigueur extrême suivie d’une famine liée à la perte des récoltes de céréales. Voir en page 11 l’article précédent sur ce sujet.

[4] Lucien MICHAUD, né le 18 août 1920 s’est éteint le 28 mai 2006 à l’âge de 85 ans. Le texte a été rédigé en 2005.

Daniel Mathieu, 2014