La carrière de pierre des Éguillettes

L’entrée de la cave des tailleurs de Pierre de la carrière des Eguillettes

Le gisement de pierre

Le sommet de la montagne des Éguillettes est constitué de grès blanc-rosé, sonnant clair comme la tuile et représentant la première source de pierre façonnable de la commune de Vauxrenard. On rappellera ici que cette roche détritique (contenant des débris de roche issus de l’érosion d’anciennes terres émergées) appartient aux terrains sédimentaires de la période du Trias (240 millions d’années), inaugurant la longue sédimentation marine de l’ère secondaire (voir l’article « Géologie de la commune de Vauxrenard »). La couche de grès a une épaisseur de quelques dizaines de mètres maximum et prend l’aspect d’une calotte de forme presque circulaire, d’environ 700 m de diamètre, légèrement étirée vers le sud-est. Elle repose sur le socle primaire local, formé ici par la « pierre bleue » des tufs volcaniques (voir également l’article « Géologie de la commune de Vauxrenard »). C’est à la limite entre les ensembles primaire et secondaire que surgissent plusieurs sources, dont celle de la pépinière.

La carrière

Étant donné l’existence et l’unicité de ce gisement sur la commune, il est certain que toutes les pierres gréseuses taillées et utilisées pour la construction à Vauxrenard proviennent de cette carrière. De texture propice à la taille, ces grès sont utilisés depuis fort longtemps. La nature de cette roche, facile à reconnaître à sa couleur claire et à sa texture granulaire, assez grossière le plus souvent, permet de l’identifier sans erreur dans les équarris des maisons, les encadrements de porte, les pierres de cheminée. L’église de Vauxrenard, vieille de plus de neuf siècles, fut construite par les moines de Cluny avec le grès des Éguillettes.

L’exploitation de cette carrière remonte donc à des temps très anciens. De façon paradoxale, nous ne retrouvons dans les archives de la commune aucune mention de cette exploitation avant l’année 1855. Située sur les terrains communaux, elle devait faire l’objet d’un bail à titre gracieux depuis très longtemps et chaque habitant de Vauxrenard pouvait se servir à sa guise. Ce n’est que le 2 septembre 1855 que le conseil municipal eut l’idée de faire payer un fermage pour cette exploitation : « Ce jour d’hui, deux septembre mille huit cent cinquante-cinq, le conseil municipal de la commune de Vauxrenard… propose d’affermer pour six années le droit d’exploitation de la carrière de grès située sur le terrain communal des Éguillettes appartenant à cette commune pour le produit être employé aux réparations des chemins vicinaux. »

Cet affermage est régi par un cahier des charges dont les principales modalités indiquent qu’il sera procédé à une adjudication au plus offrant pour une durée de six ans, moyennant une caution de cinquante francs préalablement à l’adjudication. La surface de la zone d’exploitation est de 4 ha. Les habitants de la commune peuvent continuer de tirer des pierres du gisement, mais en dehors du périmètre destiné à être affermé. La carrière est creusée de nombreuses tranchées en forme de « V » d’où la pierre est extraite, avec sur les côtés, alignés en tas, les blocs trop petits pour être utilisés.

Anciens couloirs d’extraction de la carrière des Éguillettes

Les Myard, une famille de tailleurs de pierre.

Le nom de la famille attaché à l’exploitation de la pierre des Éguillettes est celui des Myard. Étienne, né en 1820 à Saint-Pierre-le-Vieux, fut le premier de sa lignée à tailler la pierre des Éguillettes. Il épouse en premières noces Françoise Siraud, de qui est né le 5 juin 1848, Antoine Myard, plus tard son successeur dans le métier. Après la mort de sa femme en 1852, il épouse en deuxièmes noces Marie Chervais, de qui naquirent deux enfants, Pierre et Antoine. Décédé en 1865 à l’âge de 45 ans, l’exploitation de la carrière est reprise par François Carneloup, qui épousa à son tour Marie Chervais. En 1870, l’exploitation est confiée à son frère Jean Marie Carneloup.

C’est vers 1880, qu’Antoine Myard reprend la succession de son père. Marié en 1874 avec Marie Benoîte Gauthier de Vauxrenard, il eut 8 enfants. Le premier, né en 1873 un an avant leur mariage, ne fut reconnu par son père que 20 années plus tard. L’extraction et la taille de la pierre ne rapportent pas beaucoup d’argent, et Antoine a de la peine pour élever sa famille. Ses enfants sont classés indigents sur les registres de la commune et son fils Jean-Marie est exempté de la taxe militaire en raison de sa pauvreté. Il exerce son métier de carrier jusqu’au début des années 1890, époque à laquelle il prend la fonction de garde champêtre à Vauxrenard. Le père de Lucien Michaud rapporte qu’il s’agissait d’un gaillard à la longue barbe blanche que ses voisins craignaient beaucoup. Décédé le 12 septembre 1920 à l’âge de 72 ans, il est enterré au cimetière de Vauxrenard, où sa tombe est toujours présente. Ses descendants continueront d’exercer le métier de tailleur de pierre à Beaujeu. Dans le quartier du Faubourg sont notamment mentionnés en 1911 : Benoît Myard, né en 1873 à Vauxrenard, Chef sculpteur et Martial Myard, né en 1886 à Vauxrenard, tailleur de pierres chez son frère.

Au déclin de l’exploitation de la pierre des Éguillettes on peut apporter deux éléments de réponse. D’une part, le fort exode rural enregistré à partir de la fin du siècle dernier fait chuter la demande de constructions nouvelles et donc de pierres à tailler, d’autre part la concurrence introduite par l’utilisation croissante de la pierre de Tramayes, façonnable à un moindre coût, rend moins attrayant le grès des Aiguillettes. Constituée de calcaire gris, dit « coquillier » en raison des nombreuses inclusions de fossiles, la pierre de Tramayes est tendre et se taille très facilement. Elle est fréquemment utilisée à Vauxrenard à partir du début du siècle pour réaliser les encadrements de portes et de fenêtres. Sensible à l’humidité et au gel, elle n’a malheureusement pas le pouvoir de résister au temps qu’a le grès des Aiguillettes.

La cave des tailleurs de pierre

Jusque dans les années 1860, Étienne Myard, habitait le Bourg de Vauxrenard. Las des trajets à faire pour se rendre à la carrière des Aiguillettes, il est autorisé par son bail avec la commune datant de 1861, à construire une maison sur le périmètre d’exploitation de la carrière. La commune le dédommagera à hauteur des 2/3 de la valeur de l’immeuble en cas de construction. Construite vers 1865, cette demeure fut victime d’un incendie en 1870 et remboursée par la commune à hauteur de 133 F seulement. Il ne reste après le sinistre qu’une petite chambre avec un four et une petite cave voûtée. Jean-Marie Carneloup, successeur d’Étienne Myard, est chargé de remettre en état la demeure incendiée. En 1888, lors de la signature du dernier bail d’affermage de la carrière par Antoine Myard, ce dernier habite cette maison qu’il a lui même réparée. Considérant le service rendu à la commune par Antoine Myard et la faible valeur de la demeure entretenue à ses frais, le loyer du fermage est fixé à 15 F par an, contre 60 F par an lors du bail précédent.

Ainsi, cette demeure ne fut habitée qu’une trentaine d’années. Construite vers 1860 par Étienne Myard, elle est abandonnée vers 1893, lorsque son fils s’installe comme garde champêtre à Vauxrenard. Une partie des pierres furent enlevées en 1912 par Jean-Marie Bleton pour construire des bâtiments d’exploitation. Les pierres furent acheminées avec deux chars à bœufs jusqu’à la ferme des Boitères appartenant à la famille Bleton. Il ne reste de la maison que quelques murs en ruine et une remarquable petite cave voûtée. Un jardin de 8 m par 20, entouré par un muret et situé à l’Ouest de la maison garde la mémoire des herbes plantées par son dernier propriétaire. Les traces d’humidité repérables aux touffes de laîches présentes en plein mois d’août laissent à penser qu’il y a une source dans l’angle Nord de ce jardin.

Intérieur de la cave des tailleurs de pierres

La petite cave, restaurée avec bonheur en 1995 à l’initiative de l’Association en Pays Varnaudis, constitue ainsi l’ultime relique de cette industrie de la pierre qui perdura sur ce sommet des Aiguillettes pendant près de mille ans.

Sources bibliographiques

Les données géologiques nous ont été fournies par Bruno ROUSSELLE, géologue spécialiste du Beaujolais, conservateur du musée géologique des Pierres Folles à Saint-Jean-des-Vignes, Rhône, et conseiller scientifique auprès du Géoparc Beaujolais UNESCO.

Les données historiques sont extraites du document « Histoires d’un villages« , Daniel Mathieu, 2018.