La carrière des Eguillettes

La carrière de pierre des Aiguillettes

L’entrée de la cave des tailleurs de Pierre de la carrière des Eguillettes

Vauxrenard, un sous-sol datant de plus de 300 millions d’années…

Le sous-sol de la commune de Vauxrenard, comme l’essentiel du Haut Beaujolais est constitué principalement de roches anciennes datant de l’ère primaire. La partie sud-est de la commune comprenant les hameaux de Vareille, du Moulin du Prince, des Bourrons, des Combiers, de Voluet et de Faudon est constituée de granite porphyroïde. Cette roche, datant d’environ 310 à 320 millions d’années (Carbonifère supérieur), de couleur claire à gris rosé, se caractérise par ses grains moyens à gros, se délitant facilement au cours du temps pour donner un sable grossier appelé « gore ». C’est pour exploiter ce « gore » que la municipalité fit l’acquisition en 1911 de la carrière située à la bifurcation des routes de Durbize et de Montgoury.

Le nord-ouest de la commune, de Montgoury à Fontmartin repose sur une roche volcanique un petit peu plus ancienne, datant du Carbonière inférieur (Viséen supérieur), c’est-à-dire d’environ 330 millions d’années. Il s’agit de « tufs » durs et compacts, de couleur gris bleu, riche en soude.

De la montagne des Ollagniers jusqu’aux hameaux des Guillats et de Changy, en passant par les hauteurs du Bourg et par les Brigands, une diorite vert noir – dénommés localement « pierre bleue » – marque le paysage par ses gros blocs, isolés ou en véritables amoncellements, bien visibles dans les champs ou la forêt. Cette roche magmatique, formée loin dans les profondeurs de la terre, est la plus ancienne du pays de Vauxrenard ; sa formation remonte au Dévonien, il y a 380 à 400 millions d’années.[1] De cassure esquilleuse elle se décompose lentement en donnant un limon argileux.

Ces roches anciennes renferment quelques filons de minéraux. La plus ancienne prospection remonte à 1826. Plusieurs propriétaires de la commune s’étaient alors groupés pour entreprendre la prospection au bois de la Brosse, au-dessus des Brigands, d’un minerai qu’ils croyaient être de la galène (sulfure de plomb). Plus tard seront découverts puis exploités des filons de fluorine[2] et de barytine [3]: l’un au Moulin du Prince et l’autre en dessous du hameau des Bourrons. Celui du Moulin du Prince ne fut jamais exploité industriellement. Celui des Bourrons le fut dans les années 1930 et 1940. Le minerai était traité à l’usine de Belleville-sur-Saône avec les minerais provenant de Lantignié, Chènelette, Claveisolles et Haute-Rivoire. La faiblesse de la taille des veines n’a pas permis une exploitation importante de ces matériaux. On rapporte qu’un ouvrier fut tué accidentellement au moment de l’arrêt de l’exploitation de la mine des Bourrons. Des gisements de même nature furent exploités avec plus de succès dans les communes environnantes (cuivre à Monsols et aux Ardillats, plomb à Propières et Claveisolles, fluorine à Lantignié, barytine à Beaujeu, etc.)

Ces montagnes anciennes, soulevées lors du plissement hercynien[4] puis érodées par le temps se sont peu à peu transformées en pénéplaine. Durant la période du Trias (ère secondaire), il y a de cela environ 230 millions d’années, cette plaine a progressivement été recouverte par la mer. Des sables apportés par l’érosion des montagnes, se sont accumulés sur quelques dizaines de mètres. Ces dépôts marins, consolidés au cours des âges se sont lentement transformés en roche pour donner des grès feldspathiques, constitués essentiellement de grains de quartz et de feldspath soudés entre eux. Ces grès sont parfois fortement imprégnés de silice (grès quartziques) ou de barytine (grès barytiques). Les veines de couleur jaune ou rouge proviennent de l’oxyde de fer contenu dans les roches.

Durant le plissement alpin l’ensemble de ces roches a été soulevé à nouveau pour former le relief actuel du mont des Aiguillettes (834 m) et des montagnes environnantes (Mont Saint Rigaud – 1 009 m, Tourvéon – 949 m). Ces grès du Trias, recouvrant la roche volcanique et granitique sous-jacente, ont ensuite été progressivement érodés par le temps ne laissant subsister que quelques rares reliques sur les reliefs des communes d’Avenas et de Vauxrenard. On en retrouve trois affleurements sur les sommets de la Brunette, des Bois Bourbets et de la Trappe aux Loups à Avenas et un seul à Vauxrenard au sommet des Aiguillettes. La carrière du Petit Calot à Avenas, actuellement exploitée par l’entreprise Bouillard d’Ouroux, est constituée par des éboulis provenant du gisement de la Trappe aux Loups.

La carrière et le gisement de pierres des Aiguillettes

Tout le sommet de la montagne des Aiguillettes est constitué par ce grès blanc-rose, à grain fin, sonnant clair comme de la tuile et qui constitue la première source de pierre façonnable de la commune. Elles recouvrent sur une épaisseur de l’ordre de 50 m la roche sous-jacente constituée par la « pierre bleue » des tufs volcaniques que nous avons mentionnée précédemment. Cet affleurement constitue une calotte de forme presque circulaire, légèrement étirée vers le sud-est et d’environ 700 m de diamètre. C’est à la limite de cet affleurement que se situe plusieurs sources dont la source de la pépinière.

Étant donné l’unicité de ce gisement sur la commune, il est clair que toutes les pierres taillées et utilisées pour la construction à Vauxrenard proviennent de cette carrière. De texture propice à la taille, ces grès sont utilisés depuis fort longtemps. La nature de cette roche, facile à reconnaître à sa couleur claire et son grain fin, permet de l’identifier sans erreur dans les équarris des maisons, les encadrements de porte, les pierres de cheminées. L’église de Vauxrenard, vieille de plus de neuf siècles fut construite par les moines de Cluny avec le grès des Aiguillettes.

L’exploitation de cette carrière remonte donc à des temps très anciens. De façon paradoxale, nous ne retrouvons dans les archives de la commune aucune mention de cette exploitation avant l’année 1855. Située sur les terrains communaux, elle devait faire l’objet d’un bail à titre gracieux depuis très longtemps et chaque habitant de Vauxrenard pouvait se servir à sa guise. Ce n’est que le 2 septembre 1855 que le conseil municipal eut l’idée de faire payer un fermage pour cette exploitation : « Ce jour d’hui, deux septembre mille huit cent cinquante-cinq, le conseil municipal de la commune de Vauxrenard… propose d’affermer pour six années le droit d’exploitation de la carrière de grès située sur le terrain communal des Aiguillettes appartenant à cette commune pour le produit être employé aux réparations des chemins vicinaux. »

Cet affermage est régi par un cahier des charges dont les principales modalités indiquent qu’il sera procédé à une adjudication au plus offrant pour une durée de six ans, moyennant une caution de cinquante francs préalablement à l’adjudication. La surface de la zone d’exploitation est de 4 ha. Les habitants de la commune peuvent continuer de tirer des pierres du gisement, mais en dehors du périmètre destiné à être affermé. La carrière est constituée par de nombreuses tranchées en forme de « V » d’où la pierre est extraite, avec sur les côtés, alignés en tas, les blocs trop petits pour être utilisés.

Les Myard, une famille de tailleurs de pierre.

Le nom de la famille attaché à l’exploitation de la pierre des Aiguillettes est celui des Myard. Étienne, né en 1820 à Saint-Pierre-le-Vieux, fut le premier de sa lignée à tailler la pierre des Aiguillettes. Il épouse en premières noces Françoise Siraud, de qui est né le 5 juin 1848, Antoine Myard, plus tard son successeur dans le métier. Après la mort de sa femme en 1852, il épouse en deuxièmes noces Marie Chervais, de qui naquirent deux enfants, Pierre et Antoine. Décédé en 1865 à l’âge de 45 ans, l’exploitation de la carrière est reprise par François Carneloup, qui épousa à son tour Marie Chervais. En 1870, l’exploitation est confiée à son frère Jean Marie Carneloup.

C’est vers 1880, qu’Antoine Myard reprend la succession de son père. Marié en 1874 avec Marie Benoîte Gauthier de Vauxrenard, il eut 8 enfants. Le premier, né en 1873 un an avant leur mariage, ne fut reconnu par son père que 20 années plus tard. L’extraction et la taille de la pierre ne rapportent pas beaucoup d’argent, et Antoine a de la peine pour élever sa famille. Ses enfants sont classés indigents sur les registres de la commune et son fils Jean-Marie est exempté de la taxe militaire en raison de sa pauvreté. Il exerce son métier de carrier jusqu’au début des années 1890, époque à laquelle il prend la fonction de garde champêtre à Vauxrenard. Le père de Lucien Michaud rapporte qu’il s’agissait d’un gaillard à la longue barbe blanche que ses voisins craignaient beaucoup. Décédé le 12 septembre 1920 à l’âge de 72 ans, il est enterré au cimetière de Vauxrenard, où sa tombe est toujours présente. Ses descendants continueront d’exercer le métier de tailleur de pierre à Beaujeu. Dans le quartier du Faubourg sont notamment mentionnés en 1911 : Benoît Myard, né en 1873 à Vauxrenard, Chef sculpteur et Martial Myard, né en 1886 à Vauxrenard, tailleur de pierres chez son frère.

Au déclin de l’exploitation de la pierre des Aiguillettes on peut apporter deux éléments de réponse. D’une part, le fort exode rural enregistré à partir de la fin du siècle dernier fait chuter la demande de constructions nouvelles et donc de pierres à tailler, d’autre part la concurrence introduite par l’utilisation croissante de la pierre de Tramayes, façonnable à un moindre coût, rend moins attrayant le grès des Aiguillettes. Constituée de calcaire gris, dit « coquillier » en raison des nombreuses inclusions de fossiles, la pierre de Tramayes est tendre et se taille très facilement. Elle est fréquemment utilisée à Vauxrenard à partir du début du siècle pour réaliser les encadrements de portes et de fenêtres. Sensible à l’humidité et au gel, elle n’a malheureusement pas le pouvoir de résister au temps qu’a le grès des Aiguillettes.

La cave des Aiguillettes

Intérieur de la cave des tailleurs de pierres

Jusque dans les années 1860, Étienne Myard, habitait le Bourg de Vauxrenard. Las des trajets à faire pour se rendre à la carrière des Aiguillettes, il est autorisé par son bail avec la commune datant de 1861, à construire une maison sur le périmètre d’exploitation de la carrière. La commune le dédommagera à hauteur des 2/3 de la valeur de l’immeuble en cas de construction. Construite vers 1865, cette demeure fut victime d’un incendie en 1870 et remboursée par la commune à hauteur de 133 F seulement. Il ne reste après le sinistre qu’une petite chambre avec un four et une petite cave voûtée. Jean-Marie Carneloup, successeur d’Étienne Myard, est chargé de remettre en état la demeure incendiée. En 1888, lors de la signature du dernier bail d’affermage de la carrière par Antoine Myard, ce dernier habite cette maison qu’il a lui même réparée. Considérant le service rendu à la commune par Antoine Myard et la faible valeur de la demeure entretenue à ses frais, le loyer du fermage est fixé à 15 F par an, contre 60 F par an lors du bail précédent.

Ainsi, cette demeure ne fut habitée qu’une trentaine d’années. Construite vers 1860 par Étienne Myard, elle est abandonnée vers 1893, lorsque son fils s’installe comme garde champêtre à Vauxrenard. Une partie des pierres furent enlevées en 1912 par Jean-Marie Bleton pour construire des bâtiments d’exploitation. Les pierres furent acheminées avec deux chars à bœufs jusqu’à la ferme des Boitères appartenant à la famille Bleton. Il ne reste de la maison que quelques murs en ruine et une remarquable petite cave voûtée. Un jardin de 8 m par 20, entouré par un muret et situé à l’Ouest de la maison garde la mémoire des herbes plantées par son dernier propriétaire. Les traces d’humidité repérables aux touffes de laîches présentes en plein mois d’août laissent à penser qu’il y a une source dans l’angle Nord de ce jardin.

La petite cave, restaurée avec bonheur en 1995 à l’initiative de l’Association en Pays Varnaudis, constitue ainsi l’ultime relique de cette industrie de la pierre qui perdura sur ce sommet des Aiguillettes pendant près de mille ans.

[1] Les données géologiques m’ont été fournies en 2014 par Bruno ROUSSSELLE, géologue spécialiste du Beaujolais, conservateur du musée géologique Pierres Folles à Saint-Jean-des-Vignes, Rhône.

[2] Florite (ou fluorine) espèce minérale composée de fluorure de formule idéale CaF2 avec des traces d’autre métaux et de composés organiques. Son origine naturelle est hydrothermale. Ces différents ions expliquent les multiples couleurs et zonations colorées rencontrées pour ce minéral. Sont nom industriel est spath fluor. Source principale du fluor, elle aussi utilisée pour réaliser des lentilles optique en raiosn de sa très bonne transmission de l’infra-rouge à l’ultraviolet et sa faible dispersion. L’industrie l’utilise également comme fondant pour l’acier et l’aluminium (abaissement du point de fusion)

[3] La barytine (ou baryte) est une espèce minérale composée de sulfate de de formule BaSO4 avec des traces de Sr, Ca, Pb. Ce minéral, d’origine hydrothermale, présente de nombreuses variétés. Sa densité et le barym qu’il contient sont les causes principales de ses utilisations industrielles et plusieurs millions de tonnes de barytine sont extraits et produits chaque année. Les trois-quart sont utilisés pour alourdir les boues de forage à grande profondeur. Elle est aussi utilisée en peinture (charge minérale blanche) et en radiologie médicale comme contrastant pour les ratyons X.

[4] La chaîne hercynienne est la grande chaîne de montagne qui se forme à l’ère primaire, du Carbonifère (360 millions d’années ) au Permien (250 millions d’années) lors de la collision des continents Gondwana et Laurentia pour former le supercontinent Pangée, existant à la fin de l’ère primaire

Source : Histoires d’un villages, Daniel Mathieu, 2018